VSDArticle par Arnaud Bédat pour VSD

Surnaturel. En un an, ce Suisse s’est constitué une solide clientèle en secret. La veuve et la fille du peintre Balthus témoignent.

En quelques mois à peine, Olivier Lagardère, 36 ans, est devenu un véritable phénomène. A Lausanne, il reçoit une clientèle chic de banquiers, d’avocats, de médecins, d’artistes ou de princes de la jet-set, mais aussi « tous ceux qui veulent en savoir un peu plus sur eux-mêmes », comme ses voisins,ses amis ou sa femme de ménage. Pour une célébrité, consulter un médium reste un tabou. Sauf pour la veuve et la fille du peintre Balthus. Elles nous ont reçus, en compagnie du médium, dans la majestueuse demeure du maître, à Rossinière, au cœur des Alpes vaudoises, où Balthus vécut de 1977 à sa mort, en février 2001.

Un lieu magique. Érigé en 1752, c’est l’un des plus vieux chalets suisses. Il fut naguère un hôtel. Victor Hugo Hugo et le capitaine Dreyfus y dormirent. Plus tard, de nombreux artistes, dont Cartier-Bresson, Fellini,Richard Gere, Bono, y passèrent.

« Je dois admettre qu’il a un don », confie la très distinguée comtesse Setsuko Klossowska de Rola, la veuve du peintre. Elle sourit, presque étonnée de sa propre curiosité. « Mon mari ne croyait pas à la voyance, se souvient-elle. Il avait plus envie d’être surpris que de savoir. Je me souviens de conversations enflammées que nous avions avec Federico Fellini qui, lui, consultait sans cesse des médiums ou des astrologues. »

Dans la pièce d’à côté, assis à une vieille table, Olivier Lagardère tire les cartes à la fille du peintre, Harumi. « La première fois que je l’ai rencontré, il ne savait pas qui j’étais, c’était amusant, raconte-t-elle. Il a vu que j’allais travailler dans l’horlogerie, ce que, à l’époque, j’étais à mille lieues d’imaginer. Il m’a dit de me méfier d’une personne, dont il m’a donné le prénom et c’était, encore une fois, exact. Il a mis dans le mille, enfin, en me prédisant la signature d’un contrat important. C’est vraiment le plus incroyable médium que j’aie jamais rencontré et je vous assure que j’en ai consulté car, à l’époque, je voulais faire un « Guide des voyants »,un peu comme le Michelin, avec des notes. »

Tout a commencé avec un vieux jeu de cartes, tout abîmé. « Mon arrière-grand-mère était médium et elle avait légué son jeu de cartes à ma grand- mère, qui les avait données à son tour à une cousine,relate Lagardère. Je les ai reçues quand j’avais 8 ans, mais je ne m’en suis jamais préoccupé. Après le décès de ma grand-mère, il y a quelques années, j’ai éprouvé le besoin de les retrouver. Dès que je les ai posées, j’ai ressenti des flashs : je voyais des images comme un visage, une maison, un paysage ou encore des chiffres, des pays, etc. J’entendais aussi des vibrations sonores, par exemple des noms ou des prénoms. »

IL A FRÉQUENTÉ LE MILIEU DE LA MODE

Ce jour-là, Olivier se rend compte qu’il a hérité du don de son aïeule. Après avoir fréquenté le milieu de la mode à Paris,Rome et Milan, joué la comédie – il apparaît notamment brièvement dans le film Place Vendôme de Nicole Garcia – le jeune homme décide, à 35 ans,de se consacrer pleinement à cet art.

« La seule chose que je ne maîtrise pas, explique-t-il, c’est le temps. Je vois des images que je ne peux dater. Je fais tirer les cartes quatre à cinq fois par séance. En général, les premiers flashs correspondent à l’avenir le plus lointain, et les suivants se rapprochent. Les événements que je discerne existent, mais ils peuvent se produire plus ou moins rapidement.Les cartes ne sont qu’un support, je vois l’âme des gens à travers leurs yeux.

C’est pourquoi je peux aussi travailler sur des photographies. »

De questions en noms, le voyant explore l’univers personnel de chacun. Un « voyage » qu’il qualifie de fatigant : « Je ne donne pas plus de trois consultations par jour. Chacune me demande beaucoup trop d’efforts de concentration. »

Comme seule explication, le médium se réfère sans cesse à son dicton fétiche : « Agir pour le meilleur, se préparer au pire et accepter ce qui vient. » Et de poursuivre :

« Je ne suis ni Dieu, ni un magicien, ni un vendeur de bonheur. Je ne suis là que pour dire ce qu’on me demande de traduire depuis en haut. Je ressens en moi ce que les personnes ont en elles. » Il reconnaît quand même que ses études de psychologie l’aident beaucoup. Quant à son propre avenir, qu’il dit connaître, il le cache. « Ça, rigole-t-il en paraphrasant Malraux, c’est mon misérable petit tas de secrets. »